coup de gueule

Le gouvernement vient de décider : en laissant crever l'AFPA, il indique clairement que l'État se
désintéresse de la qualification professionnelle des chômeurs les plus éloignés de l'emploi. L'annonce
sera faite officiellement avant Noël (1).
Là où Sarkozy avait ouvertement décider de nous flinguer, Hollande la joue plus subtil : la fin sera
longue et douloureuse, dans une lente agonie. Certes ! Mais elle sera indolore, médiatiquement
parlant. C'est à ce genre de détails qu'on voit que le changement, c'est maintenant
Dans l'intervalle, on bricole. Un plan « de refondation » remplace un plan « stratégique », mais à part
le nom et le maitre d'oeuvre, rien ne change : fin de la formation professionnelle qualifiante pour les
demandeurs d'emplois, on va faire dans le marché privé, l'organisme de formation des plans de
licenciement. Avec des modules courts de formation : 100 heures à tout casser (moins de 3 semaines)
Et l'ARF est la première à se réjouir de ce plan de refondation. Pensez-donc, on leur garantit que
l'AFPA ne viendra pas demander de pognon aux Conseils Régionaux pendant les 5 prochaines années.
Ils pourront disposer comme bon leur semble des fonds du P102 et P103 (1,7 milliards d'euros dans le
budget de l'État en 2012, reconduit en 2013).
Une autre aussi qui est contente, c'est la Marine, la présidente du FN.
Institutionnalisation des emplois Kleenex.
Les chômeurs ne doivent pas avoir un diplôme, il doivent avoir une employabilité (les gens qualifiés,
il faut les payer, c'est bien connu). Alors quand Bouygues ou Vinci vient voir un Président de Conseil
Régional, d'Aquitaine par exemple, et lui dit :
« Je crée 400 emplois dans le BTP, il me les faut dans les 2 mois »
« Vous voulez des maçons ? Des électriciens ? Des plombiers ? Des peintres ?»
« Non, non ! Rien de tout ça ! Je veux des gens qui supportent d'être dans le froid ou le chaud pour
porter des brouettes de béton, je veux des pousse fils, je veux des colleurs de PVC, je veux des
barbouilleurs – même pas besoins qu'il sachent utiliser un scotch pour protéger les équipements et
le matériel déjà en place- »
« Mais certainement Monsieur. On va vous former vite fait ce genre de population, on va leur donner
les « compétences » requises ».
Et quand le chantier est fini, on vire tout le monde et on recommence ailleurs.
Certainement la définition de la « flexibilité à la française ».
Sauf que...
Quand le patron de TPE/PME a besoin d'un VRAI maçon, celui qui connait la règle de trois pour les
mélanges eau/sable/ciment, celui qui connait la règle du 3/4/5 pour faire un angle droit, il n'en
trouvera pas parmi les 3 millions et + de chômeurs en France. Alors il ira le chercher à l'étranger :
actuellement, les bons maçons sont turcs (comme les plombiers sont polonais).
Alors oui, elle rigole, la Marine. Car même les emplois non délocalisables sont occupés par des
étrangers, pendant que les « français de souche » n'ont pas de travail, tout juste quelques jobs.
La fin de plus de 60 ans d'histoire au service de la Nation.
Arrivé à l'AFPA en 1991, j'aurai eu la joie et l'honneur d'apprendre et d'exercer mon métier de
formateur pendant une douzaine d'années avant d'être mis sur la touche pour fait de syndicalisme.
Deux expériences m'ont surtout marqué.
Ce stagiaire, dont j'ai oublié le nom aujourd'hui, venu à l'AFPA pour suivre un stage d'électricien, dans
le cadre d'une reconversion professionnelle : être allergique à la farine, quand on est boulanger de
métier, ça facilite pas les choses. Alors il est venu à l'AFPA. 1225 heures de formation plus tard, soit
35 semaines ou encore 9 mois, il repartait avec un nouveau métier : Électricien d'Équipement
Industriel et le beau diplôme délivré par le Ministère du Travail qui va avec.
Reconvertir un boulanger en électricien, c'est ce qu'on faisait à l'AFPA. Mission réussie
Deuxième souvenir, Jacques D.
51 ans, licencié. Me contacte en direct pour faire une stage d'automates programmables, pris en
charge dans le cadre d'une CRP (Convention de Reconversion Professionnelle). On discute, il me dit
ses envies de savoirs, tel point et pas tel autre, tel logiciel, tel automate. On fait le point sur ce que
j'ai « en magasin », on tombe d'accord : je lui fait le programme, il devra se débrouiller seul, en
autonomie car j'ai peu de temps à lui consacrer, étant donné que j'ai mon propre groupe de stagiaires
en cours de formation.
Fin de sa formation de reconversion. Il est content, il me remercie, on se quitte.
Trois (ou quatre) mois plus tard, qui je retrouve inscrit sur le listing de ma prochaine formation ?
Jacques D., revenu en tant que demandeur d'emploi, pour suivre une formation de « Technicien en
Maintenance Industrielle ». Et attention, c'est du lourd : 1755 heures de formation, soit 45 semaines
de 39 heures, soit plus de 11 mois de formation.C'est beaucoup, mais en fait, c'est court pour
maitriser les savoir, savoir-faire et savoir-être de l'électrotechnique, des automatismes industriels
(avec un peu de régulation de process), de la mécanique, de l'hydraulique et de la maintenance (on
est trois formateurs à intervenir à l'époque). À l'AFPA de l'époque, on ne fait pas de saupoudrage, on
apprend complètement un métier.
Pareil. Jacques D. quitte l'AFPA avec son « Titre de niveau IV du Ministère du Travail » (2).
Un an passe. Un jour comme un autre, Jacques D. passe la porte de mon bureau. Il est responsable
Maintenance pour le groupe SONY FRANCE. Même pour un chômeur ayant plus de 50 ans, il est encore
possible de trouver du boulot, et pas forcément un petit boulot pour survivre.
Ou encore ce stagiaire, qui a dû beaucoup souffrir depuis, à cause du contrôle au faciès des époques
Sarkozy et Guéant, et qui n'avait pas de classeur ni de cahier, juste un carnet de notes. Et il me
regardait pendant les cours. Ou plutôt, il m'écoutait. Il n'était pas venu pour apprendre, mais pour
comprendre ce qu'il faisait à l'instinct depuis des années. Et pour le titre aussi, pour avoir la
reconnaissance professionnelle et le salaire qui va avec : « petit diplôme, petite paye, pas de
diplôme, c'est le patron qui décide ».
Et tant d'autres.
Mais voilà ! Depuis, les lois de décentralisation sont passées par là ! Entre 2006 et 2008, des
conventions tripartites obligeaient les régions signataires à reverser à l'euro près la subvention de
l'AFPA qu'elles touchaient dans le cadre de la décentralisation des moyens. Depuis 2009, la formation
des chômeurs, c'est au bon vouloir des Conseils Régionaux, qui choisissent qui, où, pour faire quoi et
quand. Et au moins cher possible, s'il vous plait. Et au moins long possible, aussi : « Vous autres à
l'AFPA, vous êtes trop lourds, pas assez réactifs, trop ceci, pas assez cela ». Quant à la qualification
des chômeurs, ce n'est pas en raccourcissant les durées des parcours qu'on peut espérer qualifier
quiconque, en tous cas pas les demandeurs d'emploi longue durée (DELD) qui eux demandent encore
+ de temps d'apprentissage. D'ailleurs, ce n'est pas la volonté du « client » (celui qui paye). Tout
juste souhaite-t-il payer une certification, voire 2 pour les CR généreux, s'en remettant à la VAE pour
obtenir un diplôme au bout du compte. Cependant, ces bontés sont réservées aux seuls habitants du
territoire. Hors de question de financer en Picardie la formation d'un francilien3 (dixit Conseil
Régional Picardie). Et l'égalité républicaine dans tout ça ? Et les investissements nécessaires au
maintien des formations de lignards, de techniciens géomètres, de chefs de chantier ? Trop chers
pour être supportés par la seule région qui les héberge. Alors on les ferme, tout simplement.
Alors l'AFPA s'adapte (?). En 2012, la direction de mon centre (Stains) est capable de proposer une
formation d'électricien en 8 semaines. Contre l'avis des formateurs. Alors on recrute des formateurs
qui ne sont pas des professionnels, malgré l'avis négatif de la cellule de recrutement. Faut pas
s'étonner après d'avoir des chantiers qui donnent cette impression de « pas fini », de bricolage. Sans
parler des risques supportés par l'utilisateur final, lié à la méconnaissance des règles (il n'y a plus de
contrôle, il s'agit la plupart du temps d'auto-contôle où l'entreprise certifie elle même qu'elle est
apte et qu'elle a respecté la règles). On cherchera les responsabilités plus tard, en cas d'incendie.
Donc, tant que ça ne brûle pas, tout va bien.
Voilà où on en est. Voilà où on va. Alors peut-être que dans 5 ans, 3 ans, plus tôt (?), nos hommes
politiques se rendront compte que l'AFPA est un vrai outil au service de l'État, au service des
citoyens. Peut-être qu'à ce moment là, ils décideront qu'il faut une AFPA forte, acteur décisif du
Service Public de l'Emploi, peut-être qu'ils voteront des lois qui permettront un subventionnement de
l'AFPA par l'État. Peut-être même qu'ils oseront voter l'abrogation de l'article 13 de la loi de 2004 qui
décide du transfert des fonds dédiés à l'AFPA .
Peut-être.
Mais d'ici-là, il n'y aura plus d'AFPA. Elle aura disparu dans le magma géant des quelque 12 000
organismes de formation qui existent en France. Ses savoir-faire, ses salariés auront disparu
également. Quant aux stagiaires qu'elle accueillait...
Moralité :Si les chômeurs avaient voulu avoir droit aux milliards distribués par l'État, ils
n'avaient qu'à choisir d'être patrons.
Richard LALAU
Formateur à l'AFPA
Arrivé là un peu par hasard, resté par passion et conviction,
Dégouté de tout ce gâchis.
23 novembre 2012.
(1) 2 000 à 3 000 salariés et stagiaires de l'AFPA venus de toute la France ont manifesté jusqu'à Matignon
ce jeudi 22 novembre 2012... Une délégation reçue par les conseillers de J.M. Ayrault et Th. Repentin
(Christophe Devys, Christian Ville et Mireille Le Corre) est ressortie avec rien, et surtout pas des
engagements du gouvernement « qui attend la décision des autres » notamment des banques. 
(2) Un titre de niveau IV correspond à un Baccalauréat de Technicien (niveau V = CAP/BEP). Par ailleurs,
l'appellation « diplôme » est réservée aux titres du Ministère de l'Éducation Nationale. Pour les autres
ministères, il faut dire « Titre ».
(3) Un fossatussien qui voudrait se former à l'AFPA en Maintenance Industrielle se verrait refuser l'accès au
Centre AFPA de Creil, et devrait aller se former soit à Meudon, soit à Magnanville.

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